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Guido : 34 - A PROPOS D€ART, Y A-T-IL UNE ECOLE D€ESSAOUIRA ?

Entretien entre Mickaël Faure, directeur de l’Alliance Franco-Marocaine d’Essaouira, et Jérôme Bloch, directeur de l’Institut français de Marrakech. Propos recueillis par Syham Weigant, collaboratrice à la revue Diptyk.

Syham Weigant : Mickaël Faure, vous êtes à la tête de l’Alliance Franco-Marocaine d’Essaouira depuis maintenant plus d’un an. Venant de Berlin et du Bureau des Arts Plastiques, que vous dirigiez, quel est votre regard sur les artistes d’Essaouira ?
Essaouira, ville marocaine de bord de mer, de pêche, d’artisanat, de campagne, offre un cadre spécifique et, quoique splendide, “offshore” – excentré. Or, il est bien évident que le contexte détermine essentiellement toute démarche et toute production artistiques. Lorsqu’on arrive ICI – à la joutiya, par exemple, où opèrent certains artistes de la ville : marché aux puces et ruche artistique, entre zone industrielle et grève balayée par le vent – on se dit que les créateurs souiris ne sont pas forcément privilégiés… Pour autant, je vois dans leur engagement, fondé d’abord sur l’approfondissement d’une singularité, une forme aboutie de la position artistique. Indépendamment des œuvres qu’ils conçoivent, si spécifiques – nous y reviendrons – leur travail ne répond à aucune demande préalable du public (rare, a fortiori dans une petite ville), ni à aucun marché structuré, en dehors d’une production touristique bas de gamme, abusivement présentée comme artistique. Dans ces conditions, on pourrait dire, paradoxalement, que la communauté des artistes d’Essaouira – qui pratique une “politique de l’offre” radicale ! – est bien aux avant-postes.

Considérons, par exemple, l’ancien agriculteur devenu peintre, travaillant près du dromadaire qui active la roue du pressoir à olives (Babahoum, si subtil et inventif, par-delà l’apparente naïveté de ses compositions), le menuisier passé du côté de l’art et de la “non fonction” de ses pièces de bois (Moumen Regragui), le pêcheur et peintre (Azzenine Sanana), l’ancien cordonnier ou le fils de musicien gnawa, peintres eux aussi (Taloufate, Mohamed Tabal) : les créateurs d’Essaouira, taiseux parfois, voire marginaux, sont des êtres habités et discrets. Leur position se fonde sur une nécessité intérieure et ils la tiennent, littéralement, contre vents et marées. Bien sûr, il s’agit là d’une décision de vie difficile : comme une version maritime de “la bohème”, rude – et moderne, s’il en est : “l’art pour l’art” en mode souiri.

Pour autant, ou même a contrario, l’artiste d’Essaouira, comme son confrère d’Europe, d’Amérique ou d’Asie, ne peut faire l’économie de la question financière. Il doit vendre, quitte à pratiquer des prix qui déconcertent l’amateur occidental, tant la modestie de ceux-ci frappe, ou révolte. On entend dire des artistes d’Essaouira qu’ils auraient opté pour leur activité après avoir réalisé, dans le sillage du désormais célèbre galeriste danois Frédéric Damgaard, l’un des premiers découvreurs et “diffuseurs” de l’art d’Essaouira au Maroc et à l’étranger, le moyen de subsistance qu’ils pouvaient en tirer. Que l’art pouvait constituer une source de revenu, même minime, et que les Souiris produisent préférentiellement à la commande, comme les meilleurs artisans. Je ne sais pas si cette vision tient : quand je rencontre ces peintres ou sculpteurs, quand nous échangeons ensemble – même par gestes, poignées de main ou silences, du fait des langues – nous savons bien que nous sommes réunis, assis sur des tabourets bas, autour d’un thé, au nom de leur art et non du commerce.

D’ailleurs, une autre chose me frappe ici, où l’on entend souvent aussi (que de choses se disent en médina, “dans le vent”), que l’art et l’artisanat se confondent. Si certaines formes artisanales nourrissent ou se croisent en effet avec celles des œuvres d’art, et si les formes de celles-ci, historiquement, ont bien une origine et des savoir-faire communs avec celles-là : les artistes d’Essaouira, dans leur démarche, leur conviction si résolue, défendent une position qui, en soi, ne relève que de l’acte et de l’aventure artistiques.

S.W. : Vous-même, Jérôme Bloch, qui venez régulièrement à Essaouira depuis des années, y avez vos habitudes, vos amis, vos lieux de prédilection, tout en ayant vécu et travaillé dans de nombreuses capitales culturelles, avant de venir à Marrakech y diriger L’Institut français, quel lien si fort vous fait revenir, systématiquement, à “Souira”, à vous y engager dans sa vie musicale, à y rencontrer les artistes et collectionner leurs œuvres ?
Ma première rencontre avec cette ville date de 1995. Il y a donc dix-sept ans j’ai eu la chance de découvrir Essaouira grâce à l’amitié de M. André Azoulay, qui m’a présenté sa ville, lui qui en parle si bien et qui a développé la vie artistique et culturelle de l’antique Mogador. J’étais alors un jeune professeur agrégé d’Histoire et je retrouvais là un creuset des civilisations et en même temps la ville tolérante dont je rêvais : une cité symbole de paix, de diversité interculturelle et de respect entre peuples et religions. L’idéal devenait réalité. Ce qui m’a frappé d’emblée, dès le premier voyage, c’est bien sûr la beauté de la ville et de son site, son âme et son « génie », l’extraordinaire puissance d’attraction d’Essaouira, sa fonction et son rôle d’”aimant” pour les artistes (écrivains, cinéastes, musiciens, peintres…). Ce sont aussi, comme nulle part ailleurs (sauf peut-être à Venise) les liens très forts entre les arts : peinture, musique et danse, en particulier ici la dimension de la transe. Pour avoir assisté également, à Essaouira ou à Marrakech, à des moussems, des lilas, aux cérémonies gnawas, je me rends compte à quel point les frontières que nous avons tendance à établir entre les arts en Europe n’ont pas de sens au Maroc. Les uns influent sur les autres, sans hiérarchie ni préséance. Je suis à ce titre réellement reconnaissant à Essaouira et Marrakech, villes que j’apprécie particulièrement, à leurs peintres et à leurs musiciens de m’avoir procuré des émotions artistiques d’ordre pictural ou musical, dans leur irréductibilité et leur spécificité, équivalentes à celles que j’ai pu ressentir dans mes précédentes affectations, dans des registres pourtant très différents, que ce soit à Paris, Heidelberg, Florence ou Budapest. Ces artistes ont été pour moi les premiers à conforter l’intuition que j’avais : que l’émotion artistique est universelle, à ce niveau de concentration et d’exigence. Je suis très fidèle aux excellents festivals musicaux d’Essaouira : « Gnawas », « Andalousies Atlantiques » et « Musicales ». Je suis heureux aussi de participer depuis l’an dernier à la programmation du festival de musique de chambre.


S.H. : Mickaël, pourquoi parler d’une « école » d’Essaouira ?
Qu’est-ce qu’une “école” ? Quels en sont les signes d’affirmation et de rayonnement ? La présence d’une académie des beaux-arts ? Un style, partagée par une communauté géographique et historique d’artistes, avec ses maîtres, ses disciples, ses suiveurs ? Un esprit du temps ? ou, plus prosaïquement : une opération de communication et de “marketing artistique” ? Au vu de ces critères, on serait tenté de penser qu’il n’y a pas d’école d’Essaouira (ni enseignement, ni grands maîtres, ni “canons”). En revanche, il y a bien une communauté artistique d’Essaouira – celle “des artistes qualifiés de “singuliers” : communauté informelle de créateurs étranges – insolites et fortement individués – et étrangers aux circuits habituels de l’art, comme à ses codes, arcanes et acteurs multiples. Une communauté qui présente quelques dénominateurs communs, par-delà une logique diversité de formes. Ainsi, par exemple, du point coloré, si caractéristique d’une manière picturale forte à Essaouira (pensons à Abdelmalik Berhiss, Ali Maimoun, Aït Tazarin, Mostafa et Jalila Assadedine, Sellam El Attaoui (†), Asmah Ennaji, le sculpteur Baki, etc). Une manière de peindre le point plus conforme, bien sûr, à l’art africain (ou aborigène) qu’au pointillisme/divisionnisme européen d’un Seurat.
La couleur, aussi, si présente, variée, maîtresse, allant des teintes les plus naturelles et proches de l’environnement quotidien – l’ocre de la terre, le vert de la feuille ou de l’arbre, le rose de la fleur – aux plus sophistiquées, presque surnaturelles, électriques. La couleur dont Aurelie Nemours disait – ailleurs, si loin de l’art souiri, dans tous les sens – qu’elle était “quand même une concession à la nature humaine”. De partout, donc.
Et puis les formes mêmes de ces œuvres, peintures et sculptures principalement, leur rythme et leurs motifs, souvent répétés et audacieux : comme des entrelacs ininterrompus de courbes, de lignes ou de superpositions de figures qui se distordent ou s’enchevêtrent.
La “fusion”, différemment, reflet d’une propension des artistes locaux – en premier lieu des musiciens – à “tramer” les genres, les influences et les instruments, qui se traduit au plan des arts plastiques, aussi pour des raisons d’être au monde, de place dans l’univers, de lien avec la nature, etc., par le fait de mêler les éléments, les règnes et les genres en un syncrétisme frappant, déroutant pour le “regardeur” novice. Le langage artistique d’Essaouira développe volontiers un univers total et fantastique, fantasmagorique, fait de figures, de créatures imaginaires, mi-humaines, mi-animales. Des créatures énigmatiques, dans des paysages et des situations qui ne le sont pas moins, pour des travaux où tout se mêle : l’être humain, l’animal, le végétal – mais aussi le rêve, le délire et les visions intimes de l’artiste, qu’elles soient joyeuses ou terrifiantes. Une production qui invite à lâcher prise, pour se plonger dans un monde au temps différent et englobant, peut-être mythique. Un univers où l’homme n’est qu’une partie parmi d’autres de cet espace. Un univers bigarré et libre, auquel on accède avec plaisir, volupté, mais aussi avec doute, effroi ou crainte.
Et si – autre voie – l’artiste choisit le mode de l’abstraction, ce sont des compositions souvent très ornementales qu’il développe, usant, de façon autodidacte et intuitive, de formes aux accents tantôt constructivistes, tantôt rayonnistes, ou expressionnistes, lyriques, etc.
Mais s’il n’y a donc pas, à proprement parler, d’école d’Essaouira – plutôt un univers irréductiblement souiri – observons en revanche qu’il y a bien des familles d’artistes à Essaouira, au sens propre : les peintres Said et Redouane Ouarzaz, père et fils, Ben Ali et son père Ali Ben Allal (†), Abdelkader Bentajar et son fils Said, Mostafa et sa fille Jalila Assadedine, tous peintres eux aussi, et d’autres encore.

S.H. : mais vous, Jérôme, quelle est votre analyse ? Parleriez-vous d’école, d’univers, de “scène” souirie ? Et aussi : Essaouira, ilôt ou centre de création ?

Je crois qu’il faut d’abord considérer le site de cette ville, comme un foyer de croisements des civilisations depuis toujours, d’influences diverses, d’intégration des apports au fil de l’Histoire – en ce sens elle me fait l’effet d’une ville-monde au sens braudélien, où toutes les cultures se mêlent et se sont croisées à chaque étape de l’Histoire des civilisations ; et physiquement, un môle rocheux où la médina est située, les îles, la côte (sableuse ou rocheuse), la dune puis la forêt, au gré d’un jeu constant entre l’Océan et la terre ferme. C’est à la fois une île – avec la médina comme presqu’île - et un centre de création, en même temps, certainement. L’isolement permet cette préservation d’une identité et cette ouverture sur l’Atlantique, sur le monde, et encourage l’intégration d’autres influences. On y vit le métissage et on y pratique la fusion des arts et des influences dans chaque domaine artistique. D’ailleurs ce terme de fusion est essentiel et emblématique du festival musical gnawa au mois de juin chaque année depuis la fin des années quatre-vingt-dix. Le caractère unique d’Essaouira est de plus en plus connu sous cet aspect, avec ce mélange des traditions africaine, berbère, juive, judéo-berbère, arabe, arabo-andalouse, musulmane et chrétienne. La ville a su créer et préserver son mythe : une histoire que tout le monde connaît ou croit connaître, mais que l’on ne maîtrise jamais, et qui se renouvelle constamment. L’écart entre le mot et la chose, entre le réel et l’irréel ou le surnaturel, est révélateur d’un imaginaire sans contrainte ni frontière, représentatif de l’univers souri. Sur cette scène exceptionnelle par sa créativité, son énergie, son irréductibilité, son imagination créatrice et ses “productions”, les artistes dont tu as parlé mettent en espace en effet des créatures étranges d’animaux, humains, êtres hybrides – cette « étrangeté » est annuellement mise en valeur par le Festival de l’Etrange grâce à l’Alliance Franco-Marocaine -, mais aussi des motifs floraux et végétaux, issus de la mer ou de la terre. La grande question qui me vient à chaque fois à l’esprit (aucun autre univers ne me fait cet effet) : que voient les artistes lorsqu’ils peignent, sculptent, jouent, dansent ? Quelle est leur représentation du monde concret et du réel, de la nature ? Qu’entendent-ils au son des crotales, des tambours et des guitares-tambours (les guembris) ? Qu’est ce qui provoque la transe des corps et la mise en couleurs et en rythmes ? En somme, non pas “ce qu’on y voit”, mais ce qu’eux voient, à travers le prisme de leur univers quotidien, celui de leur travail, de leur monde antérieur à leur statut de créateur, alors qu’ils étaient artisans, ouvriers, etc. En se plongeant dans leur univers, on a le sentiment d’être vu autant qu’on regarde. Seule cette “école” m’invite à déplacer ainsi mon angle de vue.


S.H. : Mickaël, existe-t-il à votre avis un lien entre la ville d’Essaouira, singulière, étrange, unique, et cette peinture, que l’on pourrait qualifier de même ?
Le terme “d’artiste singulier” fait désormais partie du patrimoine artistique d’Essaouira ; il est censé qualifier le genre artistique de cette ville et sa production dominante, que l’on rapproche parfois de l’art brut ou de l’art populaire. En vérité, c’est une dénomination curieuse, puisque tous les artistes – dans leur démarche, dans l’exploration et l’expression de leur intériorité, dans le développement de leurs formes – sont toujours, sous toutes les latitudes, des êtres singuliers. Dans ces conditions, la question se pose de la justesse de cette terminologie. Et il semble bien qu’une histoire de l’art d’Essaouira soit encore à écrire, qui, au-delà de cette catégorisation générique, trace les contours, précise les critères d’appréhension, d’évaluation esthétique et de transmission de la production de la ville.

L’exposition dont le présent catalogue fait état, organisée à l’instigation d’un “Européen très souiri”, Daniel Gastaud, successivement (ou tout à la fois, par co-agencement) galeriste, éditeur d’art, artiste, collectionneur, ressort d’un tel travail d’explicitation et d’attention porté à l’art d’Essaouira, en voie de légitime reconnaissance nationale et internationale. A cet égard, plusieurs autres signes ne trompent pas : la participation désormais régulière de la Galerie Damgaard à la foire ART/PARIS+GUESTS, comme la tenue, à l’automne prochain, d’une exposition consacrée à la meilleure création souirie à Marrakech.

S.H. : l’exposition de Marrakech se tiendra au splendide riad Masson, géré par l’Institut francais. Jérôme , vous qui en êtes l’organisateur principal, que vous inspirent cet intérêt croissant pour les artistes d’Essaouira et les initiatives convergentes de diffusion de leur travail ?
Le riad Denise Masson en medina est le lieu de manifestations de l’Institut français au coeur de Marrakech. Cet espace ouvert depuis un an permet des expériences inédites auprès de nouveaux publics, pour des expositions, des concerts, de “petites formes dansées”, des nuits du conte, des ateliers de la traduction, des colloques, des conférences et des films (sans oublier les résidences d’artistes). Le principal atout de ce lieu est sa situation : dans le quartier très populaire et artisanal de Bab Doukkala, près des ateliers de menuiserie, à deux pas de la mosquée du quartier, tout près également de Dar El Bacha. Autre chance sans équivalent à Guéliz : la curiosité du public est totale et sans a priori. En inaugurant récemment sa toute nouvelle salle polyvalente (à la fois cinéma, studio de danse, lieu de concerts et de rencontres de tous ordres), nous avons voulu rendre ce patrimoine aux habitants de la ville, et en premier lieu à ceux de la medina. Le moment était venu, dix-sept ans après le legs de Denise Masson (traductrice du Coran), quelques semaines après l’éclosion du “Printemps arabe”, d’ouvrir ce lieu et de lui donner une nouvelle vie. L’idée de présenter les peintres d’Essaouira consiste à abolir les frontières entre les courants artistiques et de restituer l’univers souiri dans un contexte qui n’est pas très éloigné, géographiquement et mentalement, de l’univers marrakchi. Je pense naturellement à la tradition gnawa, que l’on retrouve dans les deux villes, mais aussi à la formidable imagination, à l’humour des habitants de Marrakech et à cette réceptivité du public qui m’apparaissent à chaque événement. La troisième édition de MARRAKECH ART FAIR n’est pas sans lien avec cette politique et avec la volonté d’exposer parallèlement à celle-ci la création sourie. Marrakech compte de nombreux collectionneurs d’artistes d’Essaouira et nous voulions rassembler des oeuvres remarquables présentes à Marrakech comme à Essaouira, mais qui n’avaient pas encore été montrées au public. Le fait de présenter ces peintures et sculptures dans tous les espaces du riad permet de replacer dans le contexte familier et quotidien d’une maison marocaine traditionnelle ces créations issues, comme tu le disais, de l’univers très proche du monde du travail artisanal et populaire de la ville d’Essaouira. Il nous semblait aussi qu’il était temps - alors que le Maroc s’affirme comme une place internationale de l’art contemporain, que des collections privées se constituent, qu’un réseau de galeries et une presse spécialisée se développent - de donner un coup de projecteur à cette production à nulle autre pareille.